Suzanne Renaud

Lyon 1889 - Havlíčkův Brod 1964

Poèmes

Aube

La mauvaise nuit, la folle araignée
Qui tire du cœur
Un fil de malheur
S’en va se tapir sous la cheminée.

Au seuil du jardin qui donc a jeté
Sur un arbrisseau ce voile enchanté ?
Qui donc a tissé notre nuit d’alarmes
En réseau si pur, tremblant et doré,
Que sur ce doux piège à prendre les larmes
Septembre a pleuré ?

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence

Bel arbre émacié

Bel arbre émacié que les derniers soleils
Ont nourri tendrement de leur grave lumière,
Messager flamboyant, prêt à quitter la terre,
Que frôle à peine, encor, ton lumineux orteil !…

Demain, tragique et nu comme un vaisseau fantôme,
Chargé de nuit livide et de brume et de vent,
Le long des pâles soirs aux rivages mouvants
Tu t’en iras, cherchant d’impossibles royaumes.

Mais ce soir, ton manteau de flamme ondule encor
Sur ton cœur assombri qui sent venir la mort
Sans plainte… et nos soupirs, muettes confidences,
Sont les derniers oiseaux qui tournent en silence
Dans ta cage légère aux fins grillages d’or.

Suzanne Renaud
In : Poésies

Comme un vol d’anges…

Comme un vol d’anges incertains
La brume, au soleil du matin,
S’agenouille devant nos portes ;

Si claire, on la voit voltiger
Éparpillant au vent léger
Ses couronnes de feuilles mortes ;

Et l’on trouve un délice amer,
Bonheur trop vain, passé trop cher,
À savourer vos tristes charmes,

En suivant d’un lointain regard
Trois peupliers dans le brouillard,
Tremblant comme trois longues larmes.

Suzanne Renaud
In : Ailes de cendre

Entre chien et loup

Entre chien et loup
Le livre se ferme,
Et la main moins ferme
Laisse tout à coup

Sur le linge flou
Retomber l’aiguille
Et le dé qui brille
Entre chien et loup ;

Entre chien et loup
Le jour équivoque
Rasant les bicoques
Fuit comme un filou ;

L’œil vert du matou
Prend dans les ruelles
Des lueurs cruelles
Entre chien et loup ;

Entre chien et loup
Dans l’ombre propice
Le passé se glisse,
Les morts sont partout ;

Pour rien l’on frissonne
Et le cœur se donne
Sans y voir beaucoup,
Entre chien et loup.

Suzanne Renaud
In : Œuvres [1]. Dílo

Fin d’hiver

Au bord de l’étang
Le village est blanc
Comme un panier d’œufs ;

Nulle fleur éclose
Au verger frileux
Qu’un édredon rose
Un édredon bleu ;

Mais là, sous les branches
Des pommiers noueux
Deux chevreaux qui dansent
De blancheur si blanche
Qu’on a pitié d’eux ;

Et chaque village
Sur nous lève ainsi
Le même visage
Rêveur et transi ;

L’auberge pareille,
La croix, les sapins,
Un fichu de vieille
Couleur de chagrin ;

Oh ! le cri des oies
Sur le ciel sans joie,
L’amère douceur
D’avoir sur le cœur

De si longues neiges,
De si longues peines…

Suzanne Renaud
In : Victimae laudes

Jour des morts 1938

Nous errons comme vent du nord
Fous du regret de la lumière,
Révolte qui fond en prière ;
Parmi l’errance et le remords
Nous ne sommes que vent du nord
Et pluie de minuit sur les pierres ;

Regard de l’éternel repos
Si pâle à travers nos décombres…
Ah ! Les figures et les nombres
Qu’au livre aveugle des tombeaux
Inscrivent la lune et les ombres !…

Nous errons comme vent du nord ;
En quels cieux pleins de fondrières
Nous faudra-t-il gémir encor
Plaintifs pèlerins de lumière
Avant de mériter la mort ?

Suzanne Renaud
In : Victimae laudes

Koleda

Il neigera au doux ciel du passé ;
Le vent jouera du biniou sur la plaine ;
Le vieux jardin qui nous a tant bercés
Sur notre table aura laissé
En souvenir la noisette, la faîne
Et la pomme givrée en robe de futaine ;
Nous y joindrons un pain blond et tressé
Comme chevelure de reine.

À ce repas invitons l’écureuil,
La mésange avec le bouvreuil
Et l’arbre neigeux qui balance
Ses lourds falbalas de silence ;

Le monde sera clos par la fenêtre blanche
Pour que Noël se chante au cloître de nos cœurs ;
Mais nos rêves pourront errer parmi ces fleurs,
Roseaux d’argent, palmes étranges,
C’est la forêt transportée par les anges
Et qui, parfois, rit de se voir
Toute petite et scintillante en ce miroir ;

À la forêt tremblante d’âmes
Qui vont quêtant Noël, leur douce manne,
Nous avons dérobé l’arôme du sapin ;
Ô bonne odeur bénissant notre pain !

Quand le soleil demain matin
Jaillira blond, piquant et rêche,
Gerbe dont la nuit est la crèche,
Des voix d’enfants naîtront soudain
Brusques et fraîches,
Crêtes de coqs perçant la neige,
Des voix d’enfants naîtront là-bas
Et chanteront « Koleda ! Koleda ! »

Suzanne Renaud
In : Victimae laudes

Lune d’août

Ce soir j’ai vu la lune étrange
Impérieuse comme l’Ange,
Rouge comme autrefois la mer
Entrouvrir ses sinistres granges
Haceldama du fond des airs
Où brûlent les moissons d’enfer.

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence

Nocturne II

Le vent souffle au fond des années
Le vent cruel aux branches mortes

Le passé bat comme une porte
Qu’on ne peut ouvrir ni fermer

Ô bien-aimés trop mal aimés
Le regret siffle sous la porte
Les larmes de vos yeux fermés
Tintent dans nos cœurs désarmés
Comme au creux de la feuille morte

Le passé bat comme une porte
Qu’on ne peut ouvrir ni fermer

L’heure s’éveille et dit  » Qu’importe !  »

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence

On entend vaguement…

On entend vaguement rôder par les labours
Novembre au pas feutré de brindilles de bruits.
Le silence mûrit âprement comme un fruit
Oublié sur la haie ;
Le silence grandit en nous comme une plaie.
Nous voilà seuls, livrés sans nul détour
À cet inexorable amour
Qui travaille au fond de l’ennui
À coups plus profonds et plus sourds
Quand vient l’amère fin du jour
Pour arracher notre âme à sa gangue de nuit.

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence

Petit Poucet

La nuit vient. Que reste-t-il ?
Trois cailloux, trois grains de mil.

La nuit vient, ténèbre et doutes,
Effaçant toutes nos routes.

Mais ce feu dans les bois
Qui fait signe parfois,

Et ce soupir dans l’ombre
Auquel il faut répondre…

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence

Un blason étrange…

Un blason étrange
Qu’efface le vent
Se lit dans les branches
Du sapin mouvant :
Plumage, hippocampe,
Lévrier d’argent ;

Dans la brume errante
La lune qui rampe,
Couleuvre aux yeux doux
Charmée par les lampes
Se glisse chez nous

Et déjà prélude
Au fond du passé
La bizarre flûte
Qui la fait danser.

Suzanne Renaud
In : La porte grise

Voici…

Voici la fin des plus beaux jours ;
Déjà le vent d’automne accourt ;
Déjà grandit l’ombre cruelle ;

Hélas ! Quand pourrons-nous revoir
La rose assomption du soir
Emportée par les hirondelles.

Suzanne Renaud
In : Œuvres [2]. Les gonds du silence